Novembre 1918…

La révolution en Alsace

La révolution allemande de 1918 a aussi concerné l’Alsace, et bien plus que ne veulent bien l’admettre les historiens autoproclamés spécialistes de l’Alsace. Le plus prolixe d’entre-eux, Bernard Vogler, connu pour ses liens avec l’extrême droite (participation à des réunions publiques de l’UNI), résume cette révolution en Alsace à un épiphénomène, une poussée d’acnée du peuple… Pour redonner à cet évènement ses dimensions révolutionnaires, nous reproduisons ci dessous deux articles, sur l’Allemagne et l’Alsace, paru dans Alternative Libertaire en novembre 2008, pour les 90 ans de l’évènement.

Novembre 1918 :

Démocratie bourgeoise ou révolution sociale en Allemagne ?

Kiel, Allemagne, 3 novembre 1918, l’armée tire sur les 600 manifestants exigeant la libération de marins mutinés. Le lendemain, c’est l’insurrection. Pour les révolutionnaires, l’heure a sonné de la révolution sociale. C’est compter sans le puissant Parti social-démocrate… Dans une Allemagne acculée à la défaite, éreintée par quatre années de guerre, la misère quotidienne des soldats et des ouvriers tourne à la colère. Sur le Front Ouest, les premiers craquements face à la coalition de l’Entente [1] se font ressentir. Alors que l’Empire vacille, que les généraux cherchent à se dédouaner d’une défaite qu’ils savent certaine, les sociaux-démocrates du SPD, déjà englués dans l’union sacrée, décident le 3 octobre 1918 d’un geste follement aventurier : entrer dans le gouvernement du Prince Max de Bade pour… continuer la guerre !

C’est oublier les principaux concernés. Le 30 octobre 1918, les marins refusent de laisser sortir la flotte de guerre. Le 31, furieux de s’être fait voler son ultime baroud d’honneur, l’état-major jusqu’au-boutiste, transfère 600 marins mutinés à Kiel, un des principaux ports de guerre, et met aux arrêts les meneurs.

Cette concentration de mutins dans une ville de garnison à fleur de peau, alors que des bruits de putsch militaire courent, va mettre le feu aux poudres. L’insurrection du 3 novembre est suivie le lendemain d’une grève totale à l’appel des syndicats ouvriers. Devant les usines, des soldats mutinés en armes bloquent l’accès aux quelques partisans téméraires de la « liberté du travail ». La « crosse en l’air » se retourne contre l’exploiteur criminel, qu’il soit celui du sang des soldats ou de la sueur du travailleur. Face à ce succès, ouvriers et soldats assument leur audace et mettent en place une structure de représentation démocratique autonome, le conseil, inspiré des soviets russes de 1917.

Le 5 novembre le conseil de soldats de Kiel peut proclamer : « Camarades ! La journée d’hier restera mémorable dans l’histoire de l’Allemagne. Pour la première fois le pouvoir politique est entre les mains de soldats. Il n’y aura pas de retour en arrière ! » [2]. Mais, cela va dépendre de la tenue du mouvement lui-même ainsi que de l’attitude des organisations ouvrières.

Et face au pouvoir des conseils, les sociaux démocrates du SPD s’affolent : la révolution n’est pas vraiment dans leurs plans et ce socialisme spontané des travailleurs, sous l’uniforme ou pas, n’est pas à leur goût. Avec plus de 200 000 adhérents, des rouages organisationnels huilés à l’extrême, le SPD est le premier parti ouvrier et jouit d’une réelle audience au sein des masses. Alors que faire ?

L’ordre, priorité des sociaux-démocrates

D’abord, contenir le mouvement. C’est le temps du double discours : Noske [3], un chef du SPD envoyé à Kiel pour retourner les insurgés du côté du gouvernement, change son fusil d’épaule une fois sur place et se voit nommé gouverneur de Kiel par le Conseil !

Ensuite, lorsqu’ils réalisent que le mouvement est profond, Ebert, Scheidemann [4] et les chefs du SPD n’ont qu’une boussole politique : que l’ordre soit conservé ! S’ils s’acharnent d’abord à sauver l’Empereur Guillaume II de l’abdication, ils frétilleront de joie le 10 novembre en proclamant la République au balcon du Reichstag. Ebert se serait justifié ainsi, laissant cours à ses plus bas instincts de socialiste gouvernemental : « Si l’empereur n’abdique pas, la révolution sociale est inévitable. Moi, je ne veux pas de cette révolution, je la hais comme le péché ».

Le SPD peut alors compter sur le soutien de l’armée. Dans un télégramme secret du Haut commandement aux commandants des grandes unités, daté du 10 novembre, la consigne est claire : « On peut faire savoir que le Haut Commandement est disposé à faire route commune avec le chancelier Ebert, chef du parti social-démocrate modéré, pour empêcher l’extension en Allemagne du bolchevisme terroriste ».

Alors que se constitue ce « parti de l’ordre », les mutins de Kiel exportent leur révolution dès le 6 novembre. Ils emportent l’adhésion des garnisons qui adoptent le fonctionnement en conseils de soldats à Hambourg et Brême. Le 8 novembre, c’est la Bavière qui est touchée. On y proclame même la République : « Pour la Bavière, la guerre fratricide des socialistes a pris fin. Sur la base révolutionnaire actuelle les masses ouvrières vont retrouver le chemin de l’unité. Vive la République de Bavière ! Vive la Paix ! Vive le labeur créateur de tous les ouvriers ! »

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La guerre civile, Gerd Arntz

Un double pouvoir

Cette « guerre fratricide des socialistes » recoupe des divergences pourtant profondes. Aux socialistes gouvernementaux du SPD s’ajoutent, les socialistes indépendants de l’USPD. Quant aux révolutionnaires, on peut distinguer essentiellement la ligue spartakiste [5] de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, tous deux récemment libérés [6], mais aussi les anarcho-syndicalistes de la FVDG entrés dans la clandestinité au début de la guerre [7]. Il faut aussi compter avec les « Revolutionäre Obleute », les délégués révolutionnaires, tendance clandestine de syndicalistes opposés à l’union sacré. Tous ces révolutionnaires s’activent à Berlin où ils ont fondé un comité d’action secret.

Le 8 novembre, pour éviter d’être arrêté par la police, le comité lance le mot d’ordre d’insurrection. Le 9 novembre, soldats et ouvriers fraternisent. Berlin a basculé dans la révolution sans coup férir. Le lendemain, la République d’Allemagne est proclamée, Ebert est nommé chancelier. Le 11 novembre, l’Armistice est signé, la guerre est finie. Mais déjà les chefs du SPD préparent une nouvelle guerre.

Car face à cette République dont le gouvernement s’organise autour de six « commissaires du peuple » va se dresser le Comité exécutif des conseils de Berlin, émanation des organismes de démocratie directe formés par les soldats et les travailleurs eux-mêmes. Mais le pouvoir des conseils, encore balbutiant, n’est pas homogène. Dans de nombreux conseils, ce sont des militants SPD qui sont élus à leurs têtes. Pour certains conseils, il faut convoquer en urgence une Assemblée constituante, pour d’autres, d’abord développer le pouvoir des conseils. Beaucoup estiment que la fin de l’Empire est l’objet de la révolution, mais d’autres souhaitent instaurer le socialisme.

Le Maréchal Von Hindenburg, chef des armées, de son côté, donne des consignes : « Dès lors que le mouvement tendant à constituer des conseils de soldats a gagné l’armée du front et qu’il ne peut plus être enrayé par la force, à ce qu’il me semble, il est nécessaire que les officiers prennent ce mouvement en main. » Cette indéniable habileté tactique des militaristes est le danger principal.

À l’alliance du SPD avec l’armée, correspond, dans le champ économique, l’alliance avec le patronat. Le gouvernement est l’artisan de l’accord syndicats-industriels du 15 novembre, qui en lâchant du lest sur le plan social veut éviter toute socialisation de l’économie.

La curée

Dès lors, tous les ingrédients d’une contre-révolution sont rassemblés. Le Comité exécutif des conseils de Berlin tente à plusieurs reprises de reprendre la main, mais sans succès. La révolution ne parvient pas à s’armer, la police reprend ses fonctions. Le 16 décembre, un Congrès national des conseils d’ouvriers et de soldats est convoqué à Berlin et se saborde au profit d’une Assemblée constituante. Mais les révolutionnaires ne sont pas disposés à abdiquer.

À Berlin ils prennent plusieurs fois la rue et occupent à deux reprises les locaux du Vorwärts, le journal du SPD, dont la seconde fois le 5 janvier 1919 après une manifestation monstre qui dégénère en combats armés. Le KPD et des socialistes de gauche mettent en place un comité d’action révolutionnaire qui envisage, sur le modèle bolchevique, de prendre le pouvoir. C’en est trop pour le SPD. Depuis presque un mois, Noske recrute des troupes de mercenaires parmi les démobilisés. Ils vont composer des corps francs aux ordres du gouvernement.

Le 11 janvier, Noske, à la tête des corps francs entre dans Berlin et procède à un véritable ratissage, massacrant les éléments révolutionnaires et membres des conseils d’ouvriers et de soldats. C’est la « semaine sanglante ». Le 15 janvier, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont assassinés. Il ne reste plus qu’à « pacifier » sur tout le territoire les velléités de pouvoir des conseils. Le 11 août, la constitution de la République de Weimar entre en vigueur : la démocratie bourgeoise a vaincu dans le sang la révolution sociale.

Théo Rival (AL Vendôme)


Du pouvoir des conseils à la République de Weimar

1918

3 octobre : le SPD participe au gouvernement « d’union sacré »

30 octobre : refus des marins de laisser sortir la flotte de guerre

3 et 4 novembre : soulèvement des marins à Kiel. Constitution d’un conseil de soldats et d’un conseil d’ouvriers

6 au 8 novembre : la révolution gagne Hambourg, Brême, Cologne, Hanovre, Brunswick et Munich où est proclamée la première République de Bavière. Partout les conseils d’ouvriers et de soldats administrent les villes

9 novembre : révolution à Berlin. Abdication de Guillaume II. Ebert du SPD nommé chancelier

10 novembre : constitution du gouvernement des « commissaires du peuple » et du Comité exécutif des conseils de Berlin

11 novembre : Armistice

16 novembre : suite à l’accord de la veille, constitution d’un comité paritaire Patrons-Ouvriers

18 novembre : la proposition d’organiser le prolétariat berlinois en armes est repoussée par les conseils

12 décembre : début de la formation des Corps francs

16 décembre : le congrès national des conseils d’ouvriers et de soldats se saborde et appelle à une Assemblée constituante

29 décembre au 1er janvier : congrès de fondation du KPD, parti communiste allemand, ex-ligue spartakiste

1919

6 janvier : premiers combats à Berlin

11 janvier : Noske, à la tête des Corps francs, entre dans Berlin

15 janvier : assassinat de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg

Février à juillet : opérations de « pacification » dans toute l’Allemagne

Avril : dernier soubresaut du mouvement avec la République des conseils de Bavière, réprimée par les troupes gouvernementales

11 août : entrée en vigueur de la Constitution de Weimar


Drapeau rouge sur la cathédrale de Strasbourg

Beaucoup des 16 000 Alsaciens-Lorrains incorporés dans la Kriegsmarine avaient participé à la mutinerie de Kiel. Ils rentrent chez eux, emportant leurs espoirs révolutionnaires.

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La république des conseils proclamée place Kleber à Strasbourg

Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1918, plusieurs trains de soldats en permission ou mutinés arrivent à Strasbourg. Les autorités allemandes, qui ont alors perdu de leur légitimité aux yeux de la population d’Alsace-Lorraine, sont inquiètes. Le 10 novembre, les premiers conseils de soldats, puis d’ouvriers, sont fondés à Strasbourg. Ils existaient depuis la veille à Mulhouse et Haguenau. Alfred Doblin, auteur du célèbre roman Berlin Alexanderplatz, alors médecin militaire à Strasbourg, décrira en 1939, dans Novembre 1918, une séance du conseil des soldats. Une commission exécutive de 13 personnes, présidée par Rebholz, secrétaire du syndicat des ouvriers brasseurs, coordonne les conseils. Rebholz proclame la « République bolchevique allemande » devant l’aubette, bâtiment militaire du centre-ville. Mais le même jour, le conseil municipal élit le socialiste francophile Jacques Peirotes comme nouveau maire. Peirotes se rend aussitôt devant l’aubette, pour proclamer lui-aussi la république, sous la statue du général napoléonien Kleber, affichant clairement son choix pour la France. Il y a désormais deux pouvoirs dans la ville : un pouvoir populaire « rouge » et un pouvoir municipal « bourgeois ».

La devise des conseils met l’accent sur l’appartenance de classe et évite soigneusement les débats entre francophiles et germanophiles. Plus d’une vingtaine de villes, même très petites, sont alors dotées de conseils, dont les fonctions et les orientations politiques sont diverses. Généralement, ils font libérer les prisonniers non criminels et répondent aux urgences (ravitaillement, transports…). Les conseils ouvriers, plus rares, se limitent aux chemins de fer, aux arsenaux et aux ateliers municipaux, la plus grande partie de l’industrie ayant disparu pendant la guerre. Les réformes sociales restent prudentes : hausse des salaires, améliorations des conditions de travail… Mais quelques grèves révolutionnaires éclatent, notamment chez les cheminots.

Ni Allemands, ni Français : le drapeau rouge a triomphé !

Alors qu’à Strasbourg le maire Jacques Peirotes écrit secrètement à l’état-major à Paris pour lui demander de hâter l’envoi de troupes françaises, les conseils ne souhaitent pas contester la légitimité du pouvoir municipal. On ne touchera donc pas à la propriété privée. Le 17 novembre, les troupes françaises arrivent à Mulhouse, mettant fin aux conseils, sans combats.

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Une séance du Soviet de STrasbourg

Le 22 novembre, le général Gouraud entre dans Strasbourg. L’acclamation de la foule suffira : il n’y aura jamais de référendum sur l’autodétermination. Le drapeau tricolore remplace le drapeau rouge qui flottait sur la cathédrale. L’armée française se précipite tout de suite au palais de Justice où se tenaient les réunions des conseils. Les agitateurs sont expulsés et les organisations ouvrières placées sous contrôle. Tous les décrets sociaux sont annulés : pour les autorités françaises, les conseils d’ouvriers et de soldats n’ont jamais existé.

Renaud (AL Alsace)

[1] Qui à cette date regroupe essentiellement la France, l’Angleterre, l’Italie et depuis 1917 les États-Unis.

[2] Cité in Gilbert Badia, Les spartakistes. 1918 : l’Allemagne en révolution, Aden, 2008. Sauf mention contraire, toutes les citations proviennent de cet ouvrage.

[3] Durant la guerre, Gustav Noske assure la liaison entre le quartier général et le SPD. Député social-démocrate depuis 1906, il réprimera l’insurrection spartakiste en janvier 1919 ce qui lui vaut le surnom de « chien sanglant ».

[4] Friedrich Ebert est à la tête du SPD depuis 1913. En 1917, il dirige l’exclusion des militants du SPD opposés à la guerre et il sera le premier président de la République de Weimar en février 1919. Philipp Scheidemann est un dirigeant du SPD caractéristique des déviances du socialisme gouvernemental, il sera ministre-président en 1919.

[5] Qui forme la gauche de l’USPD jusqu’en janvier 1919 où les spartakistes fondent le KPD (Parti communiste), proche des bolcheviques.

[6] Karl Liebknecht est le seul député SPD a avoir voté contre les crédits de guerre. Ses positions antimilitaristes et révolutionnaires lui vaudront, de même qu’à Rosa Luxemburg, de passer la plus grande partie de la guerre en prison.

[7] Voir Gaëtan Le Porho, « Anarcho-syndicalisme et syndicalisme révolutionnaire en Allemagne » in Les Temps maudits n°10, juin 2001, article reproduit sur pelloutier.net.

Publié le 9 novembre 2015, 4929 visites.